Boulez/Messiaen, une filiation fertile
Rendre hommage à Pierre Boulez, c’est un espoir que nous caressions depuis longtemps. Désormais c’est une réalité puisque nous accueillerons Pierre Boulez, chef d’orchestre et compositeur.
Boulez vu par Messiaen
« C’est Pierre Boulez qui fut le plus marqué par mes recherches rythmiques… mais enfin, il est tout de même mon héritier. Il faut d’ailleurs reconnaître qu’il nous a tous dépassés ». Permanences d’Olivier Messiaen.
Messiaen vu par Boulez
« Dans les déserts, parmi les désertions du Conservatoire, un homme nous apparut comme la balise évidente ; il enseignait seulement l’harmonie, mais il avait la réputation quelque peu soufrée. Il faut croire que l’élire pour maître, c’était déjà s’isoler de l’agrégat, se choisir comme réfractaire, puisque l’on parlait volontiers -à l’époque et dans ce lieu- de « la classe Messiaen », guillemets compris. » Point de Repère II. Bourgois
Boulez - Messiaen : une rencontre
Un professeur choisi par affinité élective
Arrivé à Paris à l’automne 1943, le jeune Boulez s’inscrit au Conservatoire de Paris et se fixe comme objectif d’entrer dans la classe d’harmonie supérieure attribuée, depuis 1941, à Messiaen. La réputation d’excentrique voire de marginal dans lequel le milieu musical tient ce dernier n’est pas pour déplaire au jeune impétrant. Il obtient alors, le 28 juin 1944, un rendez-vous chez Messiaen qui note ce jour là dans son journal : « Pierre Boulez… il aime la musique moderne, veut prendre des leçons d’harmonie de moi dès maintenant ». Ce qui fût chose faite et aboutit à l’entrée de Boulez dans la classe d’harmonie de Messiaen à la rentrée 1944-1945.
Entre le maître et l’élève le courant passe si bien que Messiaen invite Boulez à intégrer des cours privés d’analyse et de composition, qu’il dispense à quelques-uns de ses élèves du Conservatoire triés sur le volet.
Très vite, Messiaen prend conscience qu’avec Boulez, il a à faire non seulement à un élève très doué mais aussi à ce qu’il qualifie de « personnalité dévorante », au sujet duquel il rapporte à Claude Samuel l’anecdote suivante : « Je me souviens du jour où nous revenions ensemble vers la rue Beautreillis où il habitait : Quelle époque! Me disait-il… quel sera le grand musicien qui va assainir cette époque horrible ? Et je lui ai répondu, mais Boulez, ce sera vous ! Et c’était vrai ».
Brouille passagère
Très vite, les chemins de Messiaen et de Boulez se séparent. Boulez, brillant sujet, obtient son premier prix d’harmonie dès sa première tentative comprend qu’il doit poursuivre son apprentissage de compositeur en dehors du Conservatoire. Mû par une curiosité inextinguible, il se tourne très naturellement vers René Leibowitz, prosélyte de la musique dodécaphonique. Boulez rameute des condisciples des cours privés de Messiaen, et les convie à suivre l’enseignement de son nouveau maître.
Mais, il suffira de quelques mois pour que Boulez éprouve « l’étroitesse d’esprit et la sécheresse d’invention » de Leibowitz : « Echanger Messiaen contre Leibowitz, c’était échanger la spontanéité créatrice, combinée avec la recherche incessante de nouveau modes d’expression contre le manque total d’inspiration et la menace d’un académisme sclérosant », précisa-t-il en 1958.
Une réconciliation sous le signe d’une estime mutuelle
Boulez s’affirme d’emblée comme un créateur de premier ordre mais fort exigeant pour lui-même et les auditeurs ce qui installe sa réputation de compositeur majeur.
Il multiplie les écrits où il évalue l’apport de son maître : « Nous devons à Olivier Messiaen d’avoir créé une technique consciente de la durée… nous lui devons surtout l’idée première d’avoir délié l’écriture rythmique de l’écriture polyphonique… nous lui devons encore la création de modes de durées où la rythmique prend une valeur fonctionnelle ».
Aussi, n’est-il pas surprenant que l’encre du manuscrit de son premier livre des Structures pour deux pianos à peine séchée, Boulez se précipite au domicile de Messiaen comme signe dit-il alors « que j’étais de nouveau d’accord avec lui ». La réconciliation est scellée, le 4 mai 1952, par la création de cette œuvre devant le tout Paris musical par Olivier Messiaen et Pierre Boulez aux deux pianos.
Messiaen confirme cette complicité retrouvée en invitant Boulez dans sa classe.
Messiaen, au répertoire de Boulez, chef d’orchestre
Pour Boulez, diriger est un acte militant pour imposer au concert les œuvres qu’il estime négligées et aborder un répertoire nouveau. En 1974, il créée l’IRCAM et l’ensemble Intercontemporain. Il renonce alors à tout attachement permanent à un grand orchestre afin de consacrer son temps à faire vivre les deux institutions nouvelles. Néanmoins, il répond aux invitations des orchestres les plus prestigieux.
Dans son répertoire de chef d’orchestre, Boulez réserve une bonne place à Messiaen. C’est à Munich, le 29 mars 1962, qu’il inscrit pour la première fois une œuvre de Messiaen au programme d’un de ses concerts : Chronochromie qu’il défend encore aujourd’hui dans ses programmes.
Le 10 décembre 1978, jour du 70e anniversaire de Messiaen, Boulez avant de diriger son ensemble Intercontemporain dans Des Canyons aux Etoiles déclare : « Au-delà des complexités réelles de sa pensée, Messiaen a su préserver sa naïveté et son émerveillement ».
Le soir de la mort d’Olivier Messiaen, le 27 avril 1992, Pierre Boulez, très ému, s’adresse au public du Châtelet, avant le début de Pelléas qu’il doit diriger : « Je tiens à dédier cette représentation de Pelléas et Mélisande à la mémoire d’Olivier Messiaen. C’est une œuvre pour laquelle il éprouvait une véritable passion… je lui saurai toujours gré de m’avoir fait, littéralement, découvrir pareil chef d’œuvre ».
Autre signe de l’indéfectible attachement de Pierre Boulez à Olivier Messiaen, c’est lui qui dirige l’ensemble Intercontemporain dans les Oiseaux exotiques, lors de l’épreuve finale du concours Olivier Messiaen de la ville de Paris 2007, à la Cité de la Musique.
Des créations mondiales au festival Messiaen au Pays de la Meije 2010
Le 8 août : The Possibilities –to Howard Barker pour 8 violoncelles, de Frédéric Durieux.
Création mondiale
Dans les œuvres de Frédéric Durieux, le raffinement harmonique se situe dans la lignée de Debussy, Messiaen et Boulez. Il place la perception et l’articulation comme les enjeux primordiaux de ses compositions. Esprit cultivé et curieux, Frédéric trouve son inspiration aussi bien dans la danse, dans la peinture et au théâtre. Ce sera le cas da la création que nous réserve Frédéric Durieux.
Sur cette œuvre pour 8 violoncelles, il s’explique ainsi : « Le titre fait référence à une pièce du dramaturge Howard Barker qui s’intitule The possibilities. Je voudrais rendre hommage à ce grand écrivain dont je vais adapter une autre pièce Scenes from an execution pour le livret d’un opéra auquel je vais travailler à partir de 2011 ».
Le 7 août : création pour violon seul, de Dai Fujikura
Création mondiale
Très éloigné de l’exotisme, Dai Fujikura a une conception de la musique qui s’inspire du cinéma : « le son imprime des ondes hertziennes aussi concrètement que l’image sur le support matériel d’un film ». Il n’hésite pas à immerger le public dans la matière même du son, comme l’image dans une salle obscure. Il nourrit aussi son écriture d’une forte expérience de l’électronique acquise d’une part à l’IRCAM et d’autre part au studio expérimental de Freiburg.