Les incontournables 2017


Des Canyons aux Etoiles- Messiaen

Cette somptueuse fresque orchestrale constitue un des sommets de l’œuvre orchestrale de Messiaen, composée de 1971 à 1974, à la demande de Miss Alice Tully, le mécène newyorkais qui souhaitait célébrer le bicentenaire des Etats-Unis d’Amérique.

Dans la préface de la partition, Messiaen explicite ses intentions : « Des Canyons aux Etoiles, c'est-à-dire en s’élevant des canyons jusqu’aux étoiles- et plus haut, jusqu’au ressuscités du Paradis- pour glorifier Dieu dans toute sa création : les beautés de la terre (ses rochers, ses oiseaux), les beautés du ciel matériel, les beautés du ciel spirituel. Donc l’œuvre religieuse d’abord : de louange et de contemplation. Œuvre aussi géologique et astronomique. Œuvre de son-couleur, où circulent toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, autour du bleu du geai de Steller, et du rouge de Bryce Canyon. Les chants d’oiseaux sont surtout ceux de l’Utah et des îles Hawaî. Le ciel est symbolisé par Zion Park et par l’étoile Aldébaran ». Il s’agit d’un gigantesque concerto pour piano avec sur les 12 mouvements que comporte l’œuvre deux magnifiques soli pour cet instrument inspirés par les oiseaux de l’Amérique transcrits, in situ, lors d’un voyage préparatoire effectué par Messiaen, en 1972, dans l’Utah.


L’esprit des dunes- Murail

Au sujet de son œuvre « L’Esprit des dunes », pour onze instruments et sons synthétiques (commande de l’Ircam en 1994), Murail affirme assure avoir composé « Quelque chose dont je pouvais rêver à l’âge de 20 ans ». Ce rêve est rendu possible au compositeur par la mise à disposition de moyens technologiques inédits à cette époque qui libère son imagination. Car l’impact de l’Esprit des Dunes tient à son puissant impact poétique servi par une souveraine maîtrise technologique.

Afin d’évoquer le chant du désert, Murail sélectionne « comme sources sonores des matériaux d’origine asiatique : des voix mongoles, tibétaines, et des trompes, essentiellement ». Ces objets sonores, Murail les fusionne avec des sons réels : le vent, la tempête, l’effondrement de dunes puis les métamorphose pour distiller des mirages sonres des voix à l’instar des mirages visuels hallucinants les voyageurs. Enfin, dans l’Esprit des dunes, Murail réintroduit beaucoup de phénomènes mélodiques : « l’un des éléments du matériau étant la mélodie du chant diphonique mongol, ce que l’on appelle le khöömi ».


Cinq Rechants-Messiaen

« Je considère les « Cinq Rechants » comme l’une de mes meilleures œuvres et j’y tiens beaucoup ». Cet attachement de Messiaen à cette œuvre s’explique d’une part par me message qu’elle contient : « Cette œuvre est un chant d’amour » et par sa substance musicale, un hommage à une œuvre combien admirée par Messiaen, « Le Printemps » du compositeur de la renaissance, Claude Le Jeune : « Dans « Le Printemps », les couplets sont appelés chants, les refrains Rechants… », et poursuit Messiaen : « Mélodiquement les « Cinq Rechants » procèdent de deux sources : le harawi ou yaravi, chants d’amour folklorique du Pérou et de l’Equateur, et l’alba, chant de l’aube, dans lequel une voix supra terrestre avertit les amants que la nuit d’amour va finir ».

Le poème des « Cinq Rechants » écrit par Messiaen, contient une alternance d’images empruntées aux grands mythes d’Amour de l’occident, Tristan, Yseult, Viviane, Merlin et des passages écrits dans une langue imaginaire empruntée au sanscrit avec des syllabes choisies « pour leur aptitude à la douceur ou leur violence d’attaque ». En recevant la partition, Marcel Couraud, le créateur et dédicataire est conscient de l’importance de l’œuvre : « Une date en somme, comme Pelléas ou Le Sacre, un coup de maître ».


Sur Incises- Boulez

La première caractéristique de cette ultime majeure de Boulez, créée en 1998 au festival d’Edinbourg par l’Ensemble Intercontemporain dirigé par David Roberston, est son choix instrumental inédit : trois pianos, trois harpes et trois percussions métalliques. Boulez commente ainsi cette nomenclature insolite : « J’ai tout de suite pensé à Stravinsky, bien sûr, et aux quatre pianos des « Noces », qui sont parmi mes souvenirs les plus intenses. J’ai toujours été fasciné par cette musique absolument statique. .. comme le contrepoint comporte jusqu’à six voix, il m’a semblé que trois pianos, dont trois fois deux mains pour six voix, représentait la formation idéale. Les harpes qui me permettent la même vélocité que les pianos, soulignant les séquences rythmiques et marquent une structure en accords. Le reste de la formation, les trois percussionnistes s’imposait presque, d’autant que j’avais ainsi trois fois trois dans les deux sens : trois groupes d’instruments et trois fois la combinaison piano, harpe, percussion …enfin, cette combinaison présentait encore un autre atout : en attribuant à chaque instrument d’amples cadences…j’ai pu mettre les trois pianistes en situation de compétition ». Proliférant, explosive, mais aussi hiératique, « Sur Incises » concrétise le désir du compositeur : « d’écrire une œuvre, dont on puisse éprouver la trajectoire sur une longue période de temps ».


Winter Fragments- Murail

Murail compose cette œuvre pour flûte, clarinette, violon violoncelle, piano et sons électroniques au début de son séjour américain, en 2000. Il y traduit avec une grande richesse sonore et une sensibilité rare des instantanés de ses premiers hivers newyorkais : « L’hiver, upstate New-York ; un sombre éblouissement ; lumière intense qui inonde la maison ; souffles et poudroiement ; silhouette noires et brillantes des arbres nus enrobés de glace. L’hiver comme métaphore : l’absence, le vide, le départ », écrit Murail.

Le départ, c’est aussi le deuil : la disparition d’un ami cher, le compositeur Gérard Grisey à a mémoire de qui l’œuvre est dédiée : « Un fragment mélodique prolifère en tourbillon, en descentes cadentielles, se métamorphose doucement, révèle son origine à la toute fin de la pièce : la cellule initiale de « Prologue « de Gérard Grisey ».

Les sons de synthèse proviennent d’objets quotidiens ou d’instruments à portée de main du compositeur au moment de la conception : un son de verre, un son de tam-tam. Le caractère de la musique évoque la fragilité de la vie même comme la brisure de la glace sur une rivière gelée en hiver.

Visions de l’Amen-Messiaen

La création de ce vaste cycle pour deux pianos, le 21 avril 1943, fait sensation. Réclamant : « Le maximum de force et de sonorité diverses ». Messiaen y pousse le piano avec une ampleur orchestrale inédite réservant à chacun des pianos un registre distinct : au premier il attribue : « les difficultés rythmiques, les grappes d’accords, tout ce qui est vélocité, charme et qualité du son » ; au second il confie : « la mélodie principale, les éléments thématiques, tout ce qui réclame émotion et puissance ». Il s’agit d’illustrer Sept Visions de l’Amen, car Sept est le chiffre symbole de la création du monde qu’il s’agit d’évoquer : des ténèbres du début à la lumière de l’aboutissement. Le tout est unifié par le thème de la création. Effets de résonances de cloches, fragments de mélodies grégoriennes, chants d’oiseaux, canons rythmiques, cascades de notes prestissimo en valeurs irrationnelles, la prodigalité des moyens n’est pas de trop quand il s’agit d’évoquer le tournoiement des planètes et l’arc-en-ciel de pierres précieuses de la cité céleste de l’Apocalypse.


Travel Notes-Murail

Cette œuvre pour deux pianos et deux percussions a été créé en France au festival Messiaen au pays de la Meije 2015. Nous reprenons cette œuvre magnifique que Murail commente ainsi : « Travel Notes est comme un voyage à travers des paysages imaginaires- ou des paysages sonores- utilisant de non moins imaginaires moyens de transport. Il s’agit aussi d’un rondo, alternant deux types de structures musicales ; l’une revenant à intervalles réguliers, comme les refrains d’un rondo (les « travel » structures), l’autre toujours différente, les couplets, ce sont les « landscapes » structures ».

En écoutant la pièce, « On peut imaginer des montagnes, des gouffres, des lacs tranquilles, des cascades mugissantes…ou simplement écouter les couleurs harmoniques, les associations de timbres, les combinaisons instrumentales, les métamorphoses des textures sonores … par exemple, un accord bref bruyamment attaqué» sur un piano- rehaussé par la percussion) sera suivi par une résonnance d’une couleur différente sur l’autre piano- il s’agit en fait de l’objet musical qui débute l’œuvre que l’on trouve, comme un marqueur à travers toute la pièce. Et surtout l’œuvre est écrite pour deux pianos et deux percussions, l’écriture pianistique doit plus à Liszt qu’à Bartok…Bon voyage ! », conclut Tristan Murail.


Dialogue de l’ombre double-Boulez

Conçu initialement pour clarinette et clarinette double enregistrée (1985), c’est la version pour saxophone de l’œuvre, réalisée par Boulez que nous avons choisi. L’idée de base de « Dialogue de l’ombre double » est de réaliser un dialogue un instrument, le saxophone ou la clarinette, et lui-même. Les deux instruments se répondent, l’un concret et visible sur scène et l’autre virtuel et invisible, car enregistré au préalable. Le titre de l’œuvre évoque deux scènes du « Soulier de satin » de Claudel : l’ombre double (en réalité un monologue) et le dialogue entre Dona Prouhèze et son Ange gardien, dialogue entre un être et son double. Les séquences jouées par le saxophone – dites strophes, alternent avec celles de l’instrument imaginaire – dites transitions. Elles ne se superposent qu’un bref instant. Un espace virtuel se constitue entre l’instrument et son double caractérisé par la distance et la profondeur : le double en vient à tournoyer comme une ombre autour du soliste. Puis, le double s’éloigne tout en s’amplifiant par un subtil jeu de réflexions et d’échos. Le saxophone solo en live bénéficie du subtil soutien d’un piano qui, en coulisse, sert à certains moments de résonateur.


Quatuor pour la fin du Temps- Messiaen

Le 15 janvier 1941, un étrange concert se déroule sur la scène du théâtre du Stalag de Gorlitz situé en Haute Silésie : quatre hommes émaciés, cheveux rasés, sabots aux pieds, interprètent une nouvelle œuvre composée, à l’intérieur même du camp, par l’une d’entre eux : il s’agit du « Quatuor pour la fin du Temps » : Olivier Messiaen, lui-même, est au piano, Etienne Pasquier au violoncelle, Henri Akoka à la clarinette et Jean Le Boulaire au violon. De leurs doigts engourdis par le froid, de leurs instruments fort mal accordés, surgit, selon les mots d’Etienne Pasquier, une musique qui les transporte : « Dans un paradis merveilleux qui nous soulève de cette terre abominable ». A ce moment précis, la force de l’homme renaît. Chaque interprétation du « Quatuor pour la fin du Temps » renouvelle ce miracle car Messiaen a porté pour la première fois sa musique à l’incandescence par sa puissance spiritualité et son exubérance rythmique. De plus, il y fait entendre ses premiers chants d’oiseaux, il est vrai encore très stylisés.


Les Travaux et les jours-Murail

Murail revient au piano, en 2003, après une pause de dix ans. A l’instigation de la pianiste américaine Marilyn Nonken, il compose un vaste recueil pour l’instrument : « Les Travaux et les jours ». Il y adopte, dit-il : « Une attitude totalement naïve, en faisant comme si c’était pour la première fois que l’on écrivait pour le piano ». Le titre de l’œuvre fait référence à Hésiode et à son traité agricole que le poète antique grec adresse à son frère. « Les Travaux et les jours » s’inscrivent dans un ritualisme minutieux des pratiques agricoles inspiré des Dieux.

Par son propre recueil, Murail veut témoigner à son tour : « du profond impact des jours qui passent sur l’acte compositionnel ». L’interprète et l’auditeur des « Travaux et des jours » » pénètrent dans l’atelier du compositeur qui les invite à partager à son tour le lent rituel de la gestation de l’œuvre : « Je confronte l’instrument aux différentes expériences vécues. Il agit comme un filtre qui accueille des textures d’accords présentes dans des pièces antérieures et les modèle à son image ». Par sa fascinante beauté et sa richesse, le cycle « Les Travaux et les jours » pourrait être bien devenir la pièce majeure du répertoire du piano pour ce début du 21ème siècle

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Harawi-Messiaen

« Le Harawi, dit Messiaen, est un chant d’amour et de mort, fréquent dans le folklore du Pérou. Il s’agit d’un amour irrésistible et profondément passionné, qui va jusqu’à la mort des amants, comme dans l’histoire de Tristan et Yseult. Ici, l’Yseult s’appelle Pirouctcha ». Formidable cycle vocal et pianistique, divisé en douze chants, « Harawi », est porté par un poème, écrit par Messiaen, à la manière de la poésie surréaliste qu’il a toujours appréciée : Eluard, Breton, Reverdy. Des symboles du folklore péruvien, des onomatopées en langue « quechua » y alternent avec des évocations de son cher massif de l’Oisans, comme « Montagnes », la troisième mélodie dont : « Le texte, dit-il, écrit en haute montagne, en Dauphiné, sur des routes bordées de précipices …Noir sur Noir : les sapins et les montagnes ». Ces bois évoquent précisément la forêt des Fréaux. Sur la tombe de Messiaen, à Saint Théoffray, sont gravés deux accords d’Harawi. Ils sont parmi les plus beaux de son œuvre.


Saint François d’Assise-Messiaen

« Saint François d’Assise », cet opéra, créé en 1983, se présente comme le véritable testament du compositeur. Les huit tableaux répartis en trois actes constituent l’aboutissement de toute une vie de cheminement musicale et théologique. Olivier Messiaen nous plonge dans un grand mystère au sens médiéval dont il écrit le livret en puisant dans les « Fioretti », les « Considérations sur les stigmates » et le célèbre « Cantique des créatures ».

Le choix du poverello d’Assise, Messiaen l’explique ainsi : « Et bien la vérité, c’est que j’ai choisi Saint François d’Assise comme un personnage, d’abord parce qu’il ressemblait au Christ par sa chasteté, par sa pauvreté, par son humilité, par les cinq plaies des deux pieds, des deux mains et du côté, c'est-à-dire, par les stigmates. Mais aussi parce que si vous voulez, c’est en quelque sorte pour moi un confrère, je suis ornithologue, et il prêche aux oiseaux ? C’est pour ça que j’ai mis dans cette œuvre tant de chants d’oiseaux ».

Olivier Messiaen n’hésite pas, à effectuer, en 1975, un voyage au bout du monde, en Nouvelle Calédonie, afin de noter le chant de la Gerygone, dont il fera l’oiseau accompagnant l’Ange dans tous ses déplacements. Olivier Messiaen confie à Yvonne Loriod la réduction pour chant et piano du « Saint François d’Assise », édité par Leduc, en quatre volumes, dont de larges extraits constituent la « Lecture de Saint François » que nous proposons au festival Messiaen au pays de la Meije.