La Revue de presse de l'édition 2017


A La Grave, les neiges éternelles de la musique contemporaine

Par Marie-Aude Roux (envoyée spéciale La Grave (Hautes-Alpes) - Le Monde 30 juillet 2017

Le Festival Messiaen au pays de la Meije, dans les Hautes-Alpes, a conçu sa vingtième édition autour du compositeur français Tristan Murail.

C’est un public en polaires, doudounes, imperméables et chaussures de montagne qui se serre sur les bancs en bois de la petite église de La Grave, dans les Hautes-Alpes, où se tient jusqu’au 30 juillet la vingtième édition du Festival Messiaen au pays de la Meije. Il est 17 heures ce 25 juillet, il fait douze degrés et les nuages bas n’ont pas dit leur dernier mot. Messiaen non plus : au programme, Harawi, un important cycle de douze mélodies composées en 1945 autour de la tragédie amoureuse de Piroutcha, la « colombe verte » d’une légende inca, au moment où sa première femme, la violoniste Claire Delbos, avait commencé à s’enfoncer dans la maladie mentale qui allait l’emporter en 1959. Le soprano puissamment lyrique de Catherine Hunold et le piano ciselé et visionnaire d’Anne Le Bozec donneront à cet admirable chant d’amour et de mort une surprenante densité tant humaine que poétique.

Quelques heures plus tard, une bonne soupe avalée, direction les hauteurs de la romane Notre-Dame de l’Assomption, avec son paisible et panoramique cimetière de montagne à croix de bois. Le pianiste François Dumont rend hommage à Franz Liszt, premier compositeur, selon lui, à avoir ­privilégié, bien avant Debussy ou Ravel, les phénomènes de résonance dans la musique. Pour preuve, ces Jeux d’eau à la villa d’Este que le Français joue sans l’habituelle fluidité exacerbée en gouttelettes de notes, aussi attentif aux mille nuances de la construction du son qu’à son hédonisme jouissif. Même transparence rigoureuse et sensuelle dans le Ravel des Miroirs, avant des Cloches de Genève lisztiennes dont les battements résonnent jusqu’aux confins du XXe siècle. Le compositeur français Tristan Murail (un ancien élève de Messiaen dont on fête les 70 ans), est en résidence cette année au Festival. Parmi la petite dizaine de ses pièces programmées, un recueil pour piano de 2003, Les Travaux et les jours, inspiré de l’ouvrage éponyme du poète grec antique, Hésiode, dans un esprit ouvert au passage du temps, d’ores et déjà considéré comme un incontournable du répertoire pour piano du XXIe siècle. Son écriture concentrée autour d’un matériau raréfié exige un jeu inventif et une science des dynamiques et des couleurs, toutes qualités que François Dumont possède à l’envi.

Olivier Messiaen (1908-1992) n’avait pas imaginé qu’il aurait un tel disciple post-mortem : depuis 1998, un professeur d’éco­nomie nantais, Gaétan Puaud, initié à la musique de l’auteur de Saint-François d’Assise alors qu’il était tout jeune élève à l’école Saint-Stanislas de Nantes, a fondé au petit village de La Grave, qui fut l’un des lieux de villégiature de Messiaen, un festival dont la thématique, « Résonance, son-couleur, harmonie-timbres », englobe créateurs et musiciens de renommée internationale.

« Paysage sauvage »

En 2010, la venue de Pierre Boulez, durant une dizaine de jours, avait donné à la manifestation ses lettres de noblesse. « Il m’apparaît extraordinaire que, par la volonté d’un mélomane, Gaëtan Puaud, un festival de cette dimension, voué à la musique contemporaine, autour du nom de Messiaen, existe dans ce paysage sauvage et grandiose, loin de tout », avait confié le plus célèbre des anciens élèves de Messiaen au journal La Croix. Le compositeur et chef d’orchestre soutenait le projet depuis sa création, ce dont témoignent les lettres exposées dans un petit local de La Grave, au rez-de-chaussée de l’ancien Hôtel des Alpes, à côté du centre test « ski et freeride » de la marque Salomon. De ce séjour avait découlé un important partenariat avec l’Institut de recherche et de coordination acoustique/musique (Ircam) et l’Ensemble ­intercontemporain (EIC), destiné à perdurer après la disparition de leur fondateur en janvier 2016

Un autre événement d’importance avait marqué les esprits en 2013 : le séjour en résidence du Britannique George Benjamin, également ancien élève de Messiaen et l’un de ses préférés, dont il disait qu’il était « doué comme devait l’être Mozart jeune ». L’auteur de l’opéra Written on Skin,créé avec succès en 2012 au Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence, y avait présenté et dirigé une douzaine d’œuvres, comme Into the Little Hill. Mais c’est la seconde épouse de Messiaen, la pianiste Yvonne Loriod (1924-2010), qui se sera montrée d’emblée la plus prodigue en encouragements. Hôte assidue du Festival, qui écrira dans l’une de ses longues missives, le 24 juin 1996 : « La foi, la nature, le rythme, les oiseaux et les hautes montagnes sont bien les sources d’inspiration de toute l’œuvre d’Olivier Messiaen. »

Une seconde Notre-Dame de l’Assomption accueille à Monêtier-les-Bains le concert du lendemain après-midi, 26 juillet, à 25 kilomètres de La Grave en direction de Briançon. L’accordéoniste Pascal Contet s’est joint au talentueux Quatuor Diotima pour la création française d’une pièce de Franck Bedrossian, I Lost a World the Other Day, exploration inédite (et augmentée) de la dimension spatiale du quatuor, forme habituellement réputée pour son extrême concentration. Une musique sans référents, de bruits, d’impressions et de souffles, de chats giflés, toutes sonorités proprement inouïes et d’une séduction immédiate.

Même impression de familiarité, mais a contrario, avec l’autre création française qui précède : le premier quatuor à cordes de Tristan Murail, Sogni, ombre et fumi (un emprunt au vers du Sonnet 123 de Pétrarque, « Songes, ombres et fumées », en dialecte toscan). Une œuvre d’une grande beauté qui assume les jeux de rôles développés par la tradition du quatuor, modulant autour d’une idée fixe (battements réguliers de pizzicati) les paysages mouvants et contrastés de la mélancolie.

Expressive introspection

L’unique Quatuor à cordes de Maurice Ravel, joué avec alacrité et finesse par les Diotima, viendra conclure en beauté cette trilogie à l’expressive introspection. Le soir, dans la salle du Dôme, toujours à Monêtier-les-Bains, c’est en tant que chef d’orchestre que le compositeur Bruno Mantovani dirigera Bartok, Murail et Boulez, une collaboration enclenchée par le jeune directeur du Conservatoire national supérieur de musique de Paris dès sa nomination en 2011, en même temps qu’il créait au sein de l’institution parisienne, sous la responsabilité de la violoniste Hae-Sun Kang, une classe dédiée au répertoire contemporain et à la création. C’est donc à la tête de l’Ensemble du Conservatoire de Paris qu’il dirigera Sur Incises, une partition que Pierre Boulez avait tenu à faire parvenir à Gaétan Puaud en remerciement de son engagement en faveur de la musique contemporaine en général, et de Messiaen en particulier.

Par Marie-Aude Roux (envoyée spéciale La Grave (Hautes-Alpes)



Le Festival Messiaen fête 20 ans de création

De notre envoyé spécial – Bruno SERROU – La Croix - 25 juillet 2017

Depuis 20 ans, Gaëtan Puaud voue toute son énergie au Festival Messiaen, dédié à la musique contemporaine, au Pays de la Meije. Hautes-Alpes

« En vingt ans de festival, je suis fier du chemin parcouru, se félicite Gaëtan Puaud. Notre public est non seulement fidèle mais il continue à s’élargir et à rajeunir, alors même que la programmation n’entend pas céder à la facilité. » Ce qui démontre combien la création contemporaine peut être appréciée de tous les publics. Jusqu’aux moins initiés, comme l’atteste l’action pédagogique que Gaëtan Puaud mène en juin au- près de 800 enfants de 15 écoles de la région. Dans le petit village de La Grave et ses alentours, les auditeurs comptent autant d’autochtones que de vacanciers, mélomanes ou non. Tous les concerts sont combles, la concentration est extrême. Gaëtan Puaud est le modèle du « quand on veut, on peut », même avec des moyens limités.

En vingt ans de festival, ce sont 25 œuvres données en création, dont 8 en cette seule édition. Depuis 2010 avec Pierre Boulez, La Grave met en résidence un compositeur. Cette fois, il s’agit de Tristan Murail. « Nous avons voulu marquer le 70e anniversaire de cet immense compositeur, élève de Messiaen, s’enthousiasme Gaëtan Puaud. La musique de ce fondateur du mouvement spectral avec Gérard Grisey, est d’une profondeur, d’une sensibilité hors normes. » Tristan Murail se félicite de l’accueil amical des organisateurs du festival et de son public. « C’est la première fois que j’ai la chance de pouvoir écouter autant de mes pièces. Je peux ainsi les mettre en perspective et les éclairer à travers des œuvres de mes confrères, aînés et cadets, ce que je fais rarement, vivant et travaillant loin de Paris et des bruits des villes. »

Cette année, c’est dans l’église du village de Messiaen, à Pétichet, face à la demeure et à la tombe du maître, que s’est ouvert sous des trombes d’eau le festival, avec des récitals de Christophe Desjardins et de Roger Muraro à l’invitation de la Maison Messiaen. Samedi résonnait dans l’église de La Grave une impressionnante création de Jean-Luc Hervé, À l’air libre, pour 11 instruments et sons de synthèse. Dimanche, la collégiale de Briançon était emplie du grandiose Des canyons aux étoiles de Messiaen par un extraordinaire Wilhem Latchoumia au piano et un Orchestre Poitou-Charentes vivifié par son directeur musical Jean-François Heisser.

Bruno Serrou


Festival Messiaen au pays de la Meije : une vingtième édition en apothéose

Par Hélène Cao - DIAPASON – 31 juillet 2017

Pour la vingtième édition du festival Messiaen au pays de la Meije, qui coïncidait avec le vingt-cinquième anniversaire de la disparition du maître et les soixante-dix ans du compositeur invité Tristan Murail, le directeur artistique Gaëtan Puaud avait mis les petits plats dans les grands.

Signe d'une ambition qui rime avec ouverture, le festival est précédé d'un « prélude » le 21 juillet, à Saint-Théoffrey en Isère, à quelques pas de la maison de Messiaen dont Bruno Messina développe maintenant les activités : trois récitals de haute volée, par l'altiste Christophe Desjardins, les pianistes Jean-François Heisser et Roger Muraro. Les jours suivants sont à l'avenant : du 22 au 26 juillet (dates de notre présence), aucun raté, qu'il s'agisse du répertoire ou des interprètes.

Quel défi, pourtant, de jouer Des Canyons aux étoiles dans la Collégiale de Briançon ! Les complexes intrications polyphoniques et le piano brut de décoffrage de Wilhem Latchoumia se noient quelque peu dans l'acoustique du lieu, dont tire en revanche parti Jean-François Heisser à la tête de l'Orchestre Poitou-Charentes dans les monumentaux chorals cuivrés, inspirant la « crainte » que Messiaen voulait susciter.

L'ivresse des grands espaces, on l'éprouve encore grâce à l'Ensemble Orchestral Contemporain dirigé par Daniel Kawka dans À l'air libre de Jean-Luc Hervé : création mondiale réussie pour cette pièce émaillée de fulgurances et de traces presque effacées, où le dispositif électronique exploite les sons des instruments pour évoquer à la fois un paysage venteux et un rituel imaginaire. Au programme du même concert, L'Esprit des dunes, l'un des chefs-d'œuvre de Murail, dont une partie du matériau provient de cultures orientales. Des partitions plus récentes du compositeur invité, comme Les Travaux et les jours (2003), Travel Notes (2015) et Sogni, ombre et fumi (2016), prolongent l'envoûtement, voyages oniriques colorés par la métamorphose des harmonies-timbres.

Harawi constitue un autre temps fort, grâce à la voix ample et chaude de Catherine Hunold, ceinte du piano-vitrail d'Anne Le Bozec : Messiaen a trouvé son Isolde. Salle pleine pour chaque concert (les mélomanes férus de musique contemporaine, ça existe !). Qui a dit que vingt ans n'était pas le plus bel âge de la vie ?

Hélène Cao


De Petichet aux étoiles en ouverture du Festival Messiaen

ResMusica - Le 2 août 2017 par Michèle Tosi

L’édition 2017 du Festival Messiaen au pays de la Meije fera date assurément, qui fête les vingt ans de la manifestation, les vingt -cinq ans de la mort d'Olivier Messiaen et les soixante-dix ans de Tristan Murail, l’une des plus grandes figures de la création musicale d’aujourd’hui, dont une quinzaine d’œuvres sont au programme. Après une « escale musicale » à la Maison Messiaen et deux créations mondiales inscrites en ouverture, le festival atteint un premier sommet avec Des Canyons aux Étoiles d'Olivier Messiaen donnés dans l’espace de la Collégiale de Briançon.

C’est au bord du lac de Petitchet où il aimait se baigner que Messiaen passe tous ses étés à partir de 1936, dans la maison qu’il avait acquise et qui est aujourd’hui devenue résidence d’artistes. Elle offre aux pianistes, musicologues et autres interprètes s’intéressant à l’œuvre du compositeur des conditions optimales pour travailler, dans le calme de la nature à quelques 1 000 mètres d’altitude. À l’initiative de son directeur Bruno Messina et en co-production avec le Festival Messiaen, trois concerts gratuits convient le public dans l’église de Saint-Théoffrey. Avec, au piano d’abord, Jean-François Heisser dans un programme fleuve reliant Mozart à Messiaen (trois Préludes) en passant par Stockhausen, Debussy et deux Études de Manoury. Autant d’univers singuliers que le pianiste aborde avec une maîtrise confondante, alliant profondeur du son et intelligence formelle.

Un délicieux déjeuner sur l’herbe, dans le jardin de Messiaen, précède le récital de l’altiste Christophe Desjardins, convoquant cette fois l’école spectrale autour de Tristan Murail, élève de Messiaen que l’on fête cette année. De ce récital magistral ponctué par la version pour alto et sons fixés de Messagesquisse de Boulez, on retiendra tout particulièrement Ritrovari-Suite francese VI d’Ivan Fedele, une réponse contemporaine, toute en finesse et sensibilité, aux Ricercari de Giovanni Gabrielli que l’altiste joue en alternance. Cette « escale musicale » s’achève avec le pianiste Roger Muraro, élève d’Yvonne Loriod et familier d’une Maison qu’il a beaucoup fréquentée en la présence du Maître. Il lui rend un vivant hommage, aux côtés de Schumann et Ravel, avec un extrait des Vingt Regards sur l’Enfant Jésus et L’Alouette Lulu, tirée du Catalogue d’oiseaux, dont il restitue de manière inégalable l’écriture volubile et l’espace lumineux.

Fréquenté par les plus grands (rappelons que Pierre Boulez fut l’invité de l’édition 2010 !) le Festival Messiaen, porté par l’esprit d’aventure de son directeur Gaëtan Puaud, est également tourné vers la nouvelle génération d’interprètes et de compositeurs. En témoigne le premier concert avec la jeune violoncelliste Marie Ythier, seule en scène dans l’église des Hières pour lancer le « Voyage dans le son » qui fait la thématique 2017. Au sein d’un programme exigeant, qu’elle termine par les Trois strophes sur le nom de Sacher d’Henri Dutilleux, Attracteurs étranges (1992) de Tristan Murail, une œuvre écrite en hommage à Iannis Xenakis que le compositeur vient nous présenter, captive l’écoute. Superbe et virtuose, la pièce est une lente auscultation du son observé dans ses différentes manières d’oscillation, dont notre soliste détaille la richesse des textures et des couleurs avec un engagement très communicatif. Elle défend avec la même ardeur Riff, l’œuvre de Bastien David donnée en création mondiale, une commande du Festival Messiaen passée à ce tout jeune compositeur qui termine ses classes au Conservatoire Supérieur de Paris. Dans cette pièce inventive et truculente, Bastien David détourne l’instrument de sa fonction première, Marie Ythier faisant naître sous son archet un théâtre de sons – petits gongs asiatiques, tambours de bois africains, frottements et résonance… – où le violoncelle se fait l’instrument du Merveilleux

Accueillir Tristan Murail « au pays de la Meije », un compositeur, rappelons-le, à l’origine du mouvement spectral et de l’ensemble Itinéraire dédié à cette musique, c’est aussi introduire l’outil technologique et le dispositif d’écoute sur haut-parleurs dans bon nombre de concerts, y compris dans l’église de La Grave, lieu névralgique du festival. Elle est investie dès le premier soir par les réalisateurs en informatique musicale de l’Ircam et du Cirm de Nice en lien avec l’Ensemble Orchestral Contemporain dirigé par son chef Daniel Kawka. Si le Concerto pour clavecin et cinq instrumentsde Manuel de Falla qui débute la soirée, avec au clavier Mathieu Dupouy, souffre d’un déséquilibre fâcheux des masses sonores, L’Esprit des dunes, chef d’œuvre pour onze instruments et sons de synthèse commandé à Tristan Murail par l’Ircam en 1993, sonne de manière remarquable. L’intimité des lieux favorise l’immersion dans le son et la fusion des sources instrumentale et électronique. L’œuvre sidère par sa force évocatrice et la puissance de l’imaginaire sonore. Nature et artifice se conjuguent enfin dans la pièce étonnante de Jean-Luc Hervé À l’air libre, deuxième création mondiale de la journée (commande d’État), pour laquelle une vingtaine de petits haut-parleurs ont été disséminés sous les bancs de l’église. Ils n’entrent en action qu’au terme d’un lent processus instrumental d’amplification – superbe EOC – dont les sonorités, via le réseau mystérieux de l’électronique, essaiment dans toute l’église, « comme une population d’insectes dans un pré en été cachés dans les hautes herbes » nous dit cet amoureux de la nature.

Amoureux de la nature, Messiaen l’était aussi, dont on pourrait comparer l’œuvre à une immense chaîne de montagnes où culminerait, en matière d’assise orchestrale et formelle, le puissant « massif » Des Canyons aux étoiles. Il est donné le lendemain dans la luxueuse Collégiale de Briançon par un Orchestre Poitou-Charentes en grande forme sous le geste puissant de Jean-François Heisser. L’œuvre est commandée à Messiaen en 1971 par la mécène new-yorkaise Miss Alice Tully pour fêter le bicentenaire des États-Unis : « S’élever des canyons aux étoiles, et plus haut, jusqu’aux ressuscités du Paradis pour glorifier Dieu dans toute sa création », prévient le compositeur porté par sa foi catholique, qui va, in situ, s’imprégner de l’immensité et de la beauté sauvage des lieux. Résonne également toute une population d’oiseaux (ceux de l’Utah et des îles Hawaii), dont les polyphonies superbes enchantent trois des douze parties d’une œuvre d’une heure trois quarts. Le piano (éblouissant Wilhem Latchoumia) reste conducteur, serviteur idéal de l’écriture oiseau du Maître de La Grave. Sublimes également, le cor solo de Takenori Nemoto dans le célèbre « Appel interstellaire » de la Seconde partie et la prestation remarquée de Florent Jodelet aux percussions claviers. L’orchestre ne démérite pas dans le déploiement des sons couleurs et la plénitude des chorals de cuivres auxquels s’ajoute la présence singulière de l’éoliphone et du géophone, instruments des espaces infinis. Cette musique visionnaire subjugue, comme la qualité de l’écoute en témoigne, servie ce soir par une interprétation fervente de l’Orchestre Poitou-Charentes dans une Collégiale bondée.

Michèle TOSI


Messiaen/Murail, une filiation musicale fertile au pays de la Meije

ResMusica - Le 6 août 2017 par Michèle TOSI

Des sons-couleurs du Maître de La Grave aux harmonies-timbres de l’école spectrale, et au-delà, vers la saturation du son avec Franck Bedrossian, un lien semble pouvoir s’établir. La question était débattue dans la traditionnelle et passionnante journée d’étude du Festival Messiaen centrée autour de la personnalité de Tristan Murail dont l’œuvre foisonnante irriguait la programmation de cette vingtième édition visant les cimes. Un second sommet est franchi par la troupe de chanteurs et instrumentistes réunie autour d’Anne Le Bozec qui ose « Une lecture de Saint François d’Assise », d’après la réduction pour deux pianos d’Yvonne Loriod.

Les partenaires et fidèles du Festival

Ils étaient à La Grave en 1998, lors du tout premier Festival Messiaen avec les Cinq Rechants pour douze voix mixtes du Maître (1949). Vingt après, Gaëtan Puaud a demandé à l’Ensemble Musicatreize et à leur chef Roland Hayrabedian d’ajouter à leur programme cette œuvre phare dans le catalogue du compositeur – « une de mes meilleures œuvres et j’y tiens beaucoup » disait-il – qu’ils interprètent d’un seul élan, avec une énergie galvanisante. Les Chants de l’Amour de Gérard Grisey qui font la suite du programme sont écrits en 1982-84. Dédiée « à tous les amants de la terre », l’œuvre convoque douze voix synthétisées par ordinateur et fait appel à ving- deux langues différentes. À l’instar de Stimmung de Stockhausen, Grisey instaure un lent processus en mode incantatoire, inscrit dans la résonance d’une note fondamentale sans cesse réamorcée. Certes l’œuvre date, témoignant des premiers « ébats » de l’électronique ; mais dans ce lieu de prière, avec l’engagement exemplaire des chanteurs, elle acquiert ce soir une dimension ritualisante tout à fait étonnante. Dans l’église de La Grave, le directeur de l’Ircam, Franck Madlener, est présent au côté d’Alberto Posadas pour présenter Voix nomades, co-commande de Manifeste 2017 et du Festival Messiaen. Réponse aux Chants de l’Amour de son aîné, Voix nomades du compositeur espagnol est une œuvre forte, vibrante d’émotion et de mystère, qui sollicite l’électronique live (Thomas Goepfer) dans un travail très fin d’hybridation des voix et de leur résonance, que l’acoustique des lieux et l’interprétation mûrie de Musicatreize révèlent dans toutes ses richesses.

Le partenariat établi depuis cinq ans par Gaëtan Puaud avec le Conservatoire Supérieur de Paris (CNSMDP) et le département du DAI convie cette année son directeur – et tout nouveau membre de l’Académie des Beaux-Arts – Bruno Mantovani à la tête des jeunes interprètes pour fêter Tristan Murail et rendre un hommage appuyé à Pierre Boulez. À Monêtier-les-Bains, aux côtés de la Sonate pour deux pianos et percussions de Béla Bartok remarquablement interprétée par les étudiants du CNSM, Bruno Mantovani dirige, dans la même formation, Travel Notes de Tristan Murail, une œuvre créée sur cette même scène en 2015. Elle relève de la pensée électronique du compositeur jouant sur les associations/hybridations des sonorités, la métamorphose des textures instrumentales au sein d’une trajectoire sonore luxuriante et un travail d’orfèvre exercé sur le timbre. Non moins admirable et dirigée de main de maître par Mantovani, toujours à la tête des étudiants du CNSMDP, Winter Fragments (2000) pour cinq instruments et électronique est un Tombeau écrit pour Gérard Grisey, ami et collègue appartenant à la même mouvance spectrale, qui décède brutalement en 1998. La partition privilégiant les trajectoires de chute fonde son matériau sur le court motif de Prologue, pièce inaugurale des Espaces acoustiques de Grisey (1974-1985), qui était entendue juste après, sous l’archet de la jeune altiste Leva Sruogyte. La partie électronique de Winter Fragments – l’hiver comme métaphore de la perte – ouvre des espaces abyssaux au sein d’une écriture d’une étrange beauté ponctuée par les sons complexes d’un piano/cloche.

Au terme de l’édition 2010, Pierre Boulez avait offert à Gaëtan Puaud sa partition dédicacée de Sur Incises, chef-d’œuvre pour trois pianos, trois harpes et trois percussions que ce dernier souhaitait inscrire au palmarès du Festival. Ce soir, sur la scène du Monêtier, l’espace est un brin confiné – la troisième harpe a du être placée devant les trois pianos – mais l’oreille du chef est à l’œuvre tout comme la virtuosité et l’énergie confondantes des jeunes instrumentistes conférant à cette trajectoire fulgurante d’une quarantaine de minutes une ardeur toute juvénile.

En lien avec le DAI répertoire contemporain et création, le Festival avait passé commande à Franck Bedrossian, professeur de composition à l’Université de Berkeley et initiateur en France du courant de la saturation. Le titre plutôt amusant A chamber to be haunted emprunté à un vers d’Emily Dickinson (« On n’a pas besoin d’être une chambre pour être hanté ») fait jaillir l’idée du fantôme, de l’altérité et du double incarnée par un duo de violons où Hae-Sun Kang se tient à distance de sa jeune élève Aya Kono. Musique elfique, entre dialogue et affrontement, localisée dans l’aigu saturé de l’instrument et engendrant un théâtre de gestes extrêmement tendus – glissades, claquements, coups, déchirure – qu’animent nos deux virtuoses avec une réactivité confondante. Étrange également cet autre violon aux cordes détendues, dont Hae-Sun Kang tire quelques sons graves presque ironiques, qui tisse une dramaturgie au sein d’une forme toujours minutieusement conduite.

La veille à l’église du Monêtier, le Quatuor Diotima donne deux œuvres en création française où se confrontent les univers sonores de Tristan Murail et Franck Bedrossian. Sogni, ombre et fumi (2016) – titre emprunté à un vers du Sonnet 123 de Pétrarque dont Liszt s’inspirera pour ses Années de pèlerinage – est le premier quatuor à cordes de Tristan Murail, une œuvre aussi déroutante qu’inattendue dans son catalogue, qu’il entend inscrire dans la tradition du genre, sans transgresser le jeu habituel de l’archet, les quatre cordes étant le plus souvent solidaires. D’une singulière beauté teintée de mélancolie, la musique épouse une trajectoire intranquille, du largo desolato à l’élan appassionato, dont l’expressivité presque bergienne est magnifiquement servie par les Diotima. Franck Bedrossian quant à lui a convoqué l’accordéon – inégalable Pascal Contet – à côté du quatuor à cordes dans I lost a World the Other Day, un titre une fois encore emprunté à Emily Dickinson dont l’univers poétique hante l’imaginaire du compositeur. C’est la même intranquillité qui s’exprime ici dans la fulgurance du son, la fragmentation des lignes et l’éclatement de l’espace où cordes et « anches » tendent à fusionner. Spectaculaire dans l’exécution du geste virtuose, l’œuvre subjugue par son tracé vertigineux et le rendu d’une matière tendue vers ces émergences auxquelles s’attache le concept de saturation.

Du piano aux ondes Martenot avec Tristan Murail

Présent l’année dernière au sein du Trio Élégiaque, le pianiste François Dumont revient cette année en solo dans l’église de La Grave, avec un superbe programme reliant Liszt, Ravel et Murail sous la même thématique de la résonance. Le jeu diaphane de l’interprète enchante Les Jeux d’eau de la Villa d’Este où le pianiste conjugue dans un même élan souplesse de la ligne mélodique et aura réverbérante. Si la filiation entre Liszt et Ravel s’établit de manière évidente dans les Miroirs de 1905, François Dumont très habité en souligne la modernité singulière, dans l’agencement formel (Noctuelles) et la concision du discours (Oiseaux tristes). Le courant énergétique traversant Une barque sur l’océan et la lumière qui jaillit de l’Alborada del Gracioso révèle un tempérament de feu ! Retour à Liszt – superbes Cloches de Genève – avant Les Travaux et les Jours (une citation du philosophe grec Hésiode) de Tristan Murail, une somme pianistique regardant vers les aînés, même si la gestion du temps s’est modifiée et l’emphase sonore a disparu. C’est un voyage dans le son et la résonance de l’instrument, porté par de lents processus de métamorphose de la matière sonore. L’œuvre est conduite par le pianiste avec un engagement et une intelligence du texte qui captivent l’écoute durant les trente minutes de cette impressionnante méditation spatio-temporelle.

Prenant la parole pour présenter chacune de ses œuvres, Tristan Murail se dit très honoré d’être placé entre Scriabine et Ravel – deux compositeurs qu’il vénère – au sein du récital virtuose du très jeune Lorenzo Soulès, révélation de l’édition 2016, dont l’art de toucher le clavier et la maîtrise du geste forcent l’admiration. Après une superbe Sonate n° 10 de Scriabine et avant le célèbre triptyque de Gaspard de la nuit, La Mandragore de Murail (1993), comme Le Gibet de Ravel, s’élabore sur une note polaire autour de laquelle tournent les harmonies-couleurs du compositeur spectral, sous les doigts experts du pianiste.

C’est avec Jeanne Loriod, à la Schola Cantorum de Paris, que Tristan Murail étudie les ondes Martenot, cherchant, dans les années 60, l’instrument électrique capable de lui faire découvrir de nouveaux « territoires du son ». Le compositeur est sur scène, avec Nathalie Forget, ondiste et professeur au CNSM de Paris, lors de « La Nuit magique de l’électronique » (de 18 à 24h), pour interpréter Mach 2,5 pour deux ondes Martenot. La conquête de l’Antarctique (1982) et Tigres de verre (1974), superbement joués par Nathalie Forget, témoignent de cette recherche éperdue d’espaces sonores inouïs que la synthèse électronique Ircam allait pouvoir prolonger.

Des Visions de l’Amen à Saint François d’Assise

Avec les Cinq Rechants et le Quatuor pour la fin du temps, les Visions de l’Amen pour deux pianos de Messiaen s’inscrivent pratiquement chaque année au programme du festival, renouvelant d’autant les interprètes. C’est Marie Vermeulin (piano1) et Vanessa Wagner (piano2) qui se font face dans l’église de La Grave pour ces sept visions musicales que Messiaen avait créées avec sa jeune élève Yvonne Loriod (piano1) – dont il voulait mettre à l’épreuve les ressources ! – à Paris en 1943. L’exécution de ce monument du piano de près d’une heure reste toujours un défi pour les pianistes quant à l’équilibre des plans sonores et au dosage des dynamiques. Délicate pour les deux interprètes est cette première Vision (Amen de la Création) reposant sur la complémentarité fragile des deux parties de piano. La danse sauvage de l’Amen des Étoiles (Vision 2) galvanise leurs énergies et conduit à un premier palier d’intensité, même si plénitude du son n’est jamais synonyme d’excès sonore chez nos deux pianistes. Sublime est leur quatrième mouvement, Amen du désir – repris en bis au terme du cycle ! – berceuse extatique jouée d’une seule voix qui alterne avec les éruptifs et généreux soli du piano 2. Si l’émergence ensoleillée des chants d’oiseaux dans la Vision 5 renouvèle superbement les couleurs sous les doigts des solistes, le geste se libère in fine, les deux pianos entrant en résonance commune dans « l’éblouissement » du dernier Amen conduit avec l’autorité et la puissance de jeu requises – quintuple fortissimo exigé par Messiaen ! – par nos deux artistes d’exception.

L’événement créé par « Une lecture de Saint François d’Assise » d’après la réduction pour deux pianos d’Yvonne Loriod Messiaen – rappelons que le spectacle était déjà à l’affiche en 2016 – est introduit cette année par un colloque où se réunissent, autour de Catherine Massip, présidente de la Fondation Messiaen, les têtes chercheuses et spécialistes de la question – Thomas Lacôte et Lionel Couvignou. Se joignent en fin de matinée les artistes – Anne le Bozec et sa troupe – témoignant du travail et maturation de ce projet fou où deux pianos – Anne le Bozec et Flore Merlin – une onde Martenot – Nathalie Forget – et six chanteurs vont, en deux heures quarante, « réactiver » notre écoute de l’unique opéra de Messiaen (1983). Le livret conçu par le compositeur retrace le chemin vers la sainteté du moine François, personnage proche du Christ (il reçoit les stigmates) qui dialogue avec les oiseaux…

De fait, l’attention est saisie dès les premières minutes du spectacle, tant le courant passe entre les chanteurs et les pianos délicatement « augmentés » par l’onde, instrument des visions célestes (la Joie parfaite et l’Ange jouant de la vièle). Dans le rôle de Frère Léon, chantant le premier thème conducteur de l’opéra, Jean-Christophe Lanièce est un baryton au timbre profond, d’une belle plénitude et d’une diction exemplaire. Moins sollicités, Kaelig Boché et Andoni Etcharren (Frères Massée et Bernard) sont tout aussi vaillants, alliant fraicheur du timbre et clarté de l’élocution. Marc Mauillon est épatant dans le rôle du Lépreux, tant par la singularité de son timbre que l’intensité de son jeu, animant l’une des plus belles scènes de la soirée. Y participe Didier Henry/saint François d’Assise dont la voix prend peu à peu toute son envergure expressive et chaleureuse. Le baryton assume le rôle écrasant avec une maîtrise vocale et une autorité scénique admirables. Notons que quelques passages choraux (chanteurs et instrumentistes à l’œuvre !) ont été préservés, soutenus par l’onde Martenot. Elle interviendra systématiquement – sensible Nathalie Forget – à chaque intervention de l’Ange/Laura Holm très émouvante, dont la pureté et la délicatesse du timbre, entendu dans un temps toujours très étiré, touchent à la grâce. Découvrant sous leurs doigts une palette de couleurs irradiantes – les chants d’oiseaux dominent la partie instrumentale – Anne le Bozec et Flore Merlin, usant également de petites percussions, déploient une énergie de tous les instants pour mener l’auditeur – comme saint François – à la félicité parfaite. Certes Le Prêche aux oiseaux nous manque – d’essence trop orchestrale – mais l’œuvre vit à travers une transcription plus que convaincante qui va permettre, espérons-le, la transmission d’un opéra qui n’avait pas été redonné en France depuis 2008 (version de concert à Pleyel).



La Revue de presse de l’édition 2016

Le piano selon Messiaen au Pays de la Meije (Michèle Tosi)

Les huit Préludes par Marie Vermeulin : " Les trois pièces de jeunesse du maître de La Grave (Fantaisie burlesque, Pièce pour le Tombeau de Paul Dukas et Rondeau) avec lesquelles Marie Vermeulin débute son récital font d’emblée valoir la tonicité de son geste éminemment souple et la clarté de l’articulation au sein d’une écriture déjà signée de la main du maître. Les mêmes qualités servent les trois Études de Debussy, chefs d’œuvre de la maturité, que le jeu solaire et félin de notre pianiste gorge de lumière. On admire l’élégance du trait (Pour les agréments) la digitalité légère et brillante (Pour les arpèges composés, Pour les huit doigts) et la fluidité de son jeu toujours finement conduit, dans le scrupuleux respect de l’écriture debussyste. (...) La seconde partie du récital est consacrée aux 8 préludes de Messiaen (1928-29), œuvre de jeunesse regardant certes vers Debussy (Un reflet dans le vent) tout en s’engageant dans une voie très personnelle marquée par ce « romantisme spiritualiste de l’inspiration », souligné très justement par le regretté Harry Halbreich.(...) On apprécie l’égalité de son clavier et la plénitude des sonorités exaltant les accords couleurs (Les sons impalpables du rêve) et le piano rutilant (Un reflet dans le vent) d’un compositeur forgeant les bases de son langage musical. Jardin sous la pluie de Debussy qu’elle donne en bis achève le concert dans l’éblouissement de son jeu perlé et l’aura poétique de son interprétation."

Les vingt regards sur l'Enfant Jésus par Michel Béroff : "On est saisi dès le début (Regard du Père) par le cortège d’accords joués de manière étale, dans un temps presque suspendu où affleure l’émotion. Michel Béroff captive l’écoute par l’autorité de son geste (L'Échange) , la beauté du son (Regard de la Vierge) et l’assise rythmique (Regard du fils sur le fils) qu’il déploie jusqu’au premier sommet, Par lui tout a été fait, où le surgissement sonore impressionne. Le pianiste quitte la scène un bref instant avant les quatre dernières pièces d’une première partie s’achevant sur le célèbre Regard de l’Esprit de joie, musique des « corps glorieux » dont la somptuosité des timbres galvanise les oreilles. La seconde partie est de la même hauteur, l’interprète libérant une énergie presque sauvage dans La parole toute puissante mais conférant une infinie tendresse, sous un toucher délicat, à La première communion de la Vierge. Si le Baiser de l’Enfant-Jésus, long moment de repos, « tendre comme le cœur du ciel » précise Messiaen, manque un rien de sérénité, l’intimité de ton et la ferveur intérieure habitent l’avant-dernier regard (Je dors, mais mon cœur veille) avant le final très orchestral : « cuivres environnés de cymbales, cloches, tam-tam et chants d’oiseaux » commente le compositeur pour le Regard de l’Église d’Amour que le pianiste porte au sommet, dans un jaillissement de couleurs et une trajectoire ascensionnelle magnifiquement conduite.

La nuit des oiseaux :" (...) le tout jeune (à peine 24 ans) Lorenzo Soulès – la révélation de ce festival – qui recueille les conseils avisés de Pierre-Laurent Aimard à Cologne depuis ses treize ans. L’émotion est intense à l’écoute du jeu du pianiste faisant un sobre usage de la pédale. Les aigus sont merveilleusement scintillants, le timbre tour à tour « boisé » ou plus métallique, semblant évoquer les résonances d’un lointain gamelan. Le geste est sobre et d’une efficacité maximale, les doigts d’une agilité étonnante reliés à une écoute intransigeante. C’est un bonheur sans partage d’écouter les Six petites Esquisses d’oiseaux (1985) sous ses doigts fougueux, mais sans débordement, laissant opérer la magie du timbre et les contours fantasques d’une écriture éminemment virtuose. "

L’œuvre pour deux pianos de Rodolphe Bruneau-Boulmier, compositeur et homme de radio bien connu des auditeurs de France-Musique par Geoffroy Couteau et François-Frédéric Guy : " commande de Radio France pour l’émission Alla Breve, El Borge réunit cinq miniatures s’attachant à différentes villes d’Andalousie chères au compositeur. L’écriture très libre exalte l’intensité d’une terre tout en contrastes (Ronda) et en saillies (El Borge). Comares et Gaudin font valoir le charme des acciacatures (notes dissonantes collées) et l’obsession d’un bref motif ornemental que s’échangent malicieusement les deux pianos. L’écriture d’Alhama de Grenade préfigure le contrepoint de lignes flottantes dans un temps suspendu qui prévaut dans Le convoi de l’eau, nouvelle œuvre commandée au compositeur par le festival Messiaen et donnée en première mondiale sous les doigts de Geoffroy Couteau."

Michèle TOSI - 6/08/2016 - Resmusica.com

Le piano selon Messiaen au Pays de la Meije (Michèle Tosi) (2ème article)


Florent Boffard, pianiste

À côté de George Benjamin et Pierre Boulez (la radicale Sonate n°3 !), le pianiste Florent Boffard inscrit à son programme huit pièces des Jatékok (Jeux), une œuvre emblématique de Kurtág débutée en 1973 et comprenant aujourd’hui des centaines de pages allant du projet pédagogique, à l’instar des Mikrokosmos de Bartók, aux multiples hommages rendus à ses proches et amis (…).


Parmi les huit hommages choisis par Florent Boffard, qui renouvellent à l’envi les gestes (violent, éruptif, calme, délié…) et les caractères se glisse un … humble regard sur Olivier Messiaen, Kurtág ayant fréquenté sa classe lors de son premier voyage à Paris en 1957. L’écriture de ces miniatures exige du pianiste précision du détail, cerne des contours et raffinement du timbre : autant de qualités réunies sous les doigts de ce magnifique pianiste nous invitant à goûter la beauté de cette musique éphémère qui se renouvelle.


Florent Boffard devait choisir un compositeur en vue d’une œuvre nouvelle commandée par le festival. À l’affiche donc, l’Italien Marco Stroppa, et son humour ravageur, qui vient sur scène présenter ses Trois études pour piano : trois perles qui ont pour modèles celles de Debussy (Pour les cinq doigts, Pour les tierces et Pour les huit doigts) relues à travers le prisme de son imagination. La première, Pour « les cinq sons », d’après Monsieur Claude (qui sera bissée !), convoque les dimensions de l’espace et de la résonance à partir d’un matériau des plus anodins. Pour les tierces paresseuses s’origine dans le grave et procède à une lente transformation de la matière jusqu’à l’embrasement sonore du clavier. Féline et virtuose, la troisième étude, Pour les huit sons guillerets, joue sur l’alternance des deux mains en cluster qui balaient tous les registres de l’instrument.


Hae-Sun Kang, violon et Donatienne Michel-Dansac, soprano

Dans l’église des Terrasses, surplombant La Grave, la soprano Donatienne Michel-Dansac et la violoniste Hae-Sun Kang donnent Kafka-Fragmente, autre œuvre emblématique de György Kurtág écrite entre 1986 et 87. Elle réunit 40 fragments puisés dans les écrits intimes de Kafka (correspondance, lettres à Milena, aphorismes…) que Kurtág dit avoir agencés « avec la gourmandise d’un petit garçon grignotant des bonbons défendus ». Ainsi condense-t-elle, en une sorte de « théâtre du monde », toute la gamme des sentiments humains exprimés de manière aussi brève que concentrée : « J’ai voulu arriver, écrit Kurtág, à une sorte d’unité avec le moins de matériau possible et à un type de composition vocale qui se rapproche le plus possible de la communication verbale ». Rompue aux techniques de la « voix source », celle qui ne fait pas que chanter, Donatienne Michel-Dansac donne à chacun de ces instantanés sa couleur et son intensité (du chuchotement au cri) avec une vitalité et un engagement sidérants. Le violon – impériale Hae-Sun Kang – en est tout à la fois le pré-écho et la résonance, parfois même la doublure voire le commentaire.

Quatuor Van Quijk

Dans l’église du Monêtier-les-Bains, c’est le tout jeune Qutuor Van Quijk (fondé à Paris en 2012) qui met à son programme la musique de Kurtág. Si la métaphore du chemin dans Kafka-Fragmente fait écho à la Winterreise de Schubert, ses Six moments musicaux op. 44 (1999-2005) pour quatuor à cordes évoquent de même le compositeur viennois. Dédiés à Gyögy Kurtág junior (présent dans l’église), ce sont 6 numéros très brefs que le compositeur inscrit dans cette forme ouverte qu’aimait emprunter Schubert. Comme il en a l’habitude, Kurtág y honore ses proches (in memoriam György Sebök,…) et invoque la mémoire des musiques du passé (Bach, Beethoven, Rameau, Janacek…), reliant ainsi « l’immédiat et le lointain » selon l’expression de Philippe Albèra.


Les étudiants du CNSMDP

Coachés par Hae-Sun Kang, interprète et pédagogue, les étudiants du DAI, répertoire contemporain et création du CNSM de Paris sont, comme chaque année, présents au festival Messiaen et jouent la musique de Kurtág. Dans l’église de la Grave, les Jatékok pour piano à quatre mains « enlacent » les doigts de Justine Leroux et Julien Blanc dans un concert affichant également les créations mondiales pour deux pianos de Benjamin Attahir (Justine Leroux et Antoine Ouvrard) et Michaël Seltenreich (Julien Blanc et Antoine Ouvrard). Au Chazelet, l’altiste Leva Sruogyte donne une interprétation superbe de Jelek (signe) op.5 (1961). La pièce de 5′, alliant geste et rhétorique, enchaîne six micro-mouvements (Agitato, Giusto, Lento, Vivo, feroce…), comme autant de facettes du discours. Magnifiquement concentrée, l’altiste y déploie une variété de couleurs et de textures prodigieuses. (…) On se délecte de la voix ample et ductile, superbement timbrée, de la soprano Youmi Kim You-Kyung Kim une partenaire de choix.


Michèle Tosi – 8 août 2016 – ResMusica.com

" Regards sur le piano de Messiaen " (Simon Corley)

"Le fil rouge consiste donc en l’intégrale de l’œuvre pour piano de Messiaen par plusieurs pianistes pour la plupart tout à fait familiers de cet univers: Markus Bellheim, Michel Béroff, Geoffroy Couteau, François-Frédéric Guy, Peter Hill, Wilhem Latchoumia, Lorenzo Soulès, Tamara Stefanovich, Marie Vermeulin. Mais la programmation est également consacrée à ceux que Messiaen tenait pour les maîtres du piano et, plus généralement, du clavier –Couperin, Rameau, Scarlatti, Chopin, Albéniz, Debussy – et à des pages de quelques-uns de ses élèves – Benjamin, Boulez, Murail –, ce qui permet aussi d’entendre Benjamin Alard, Philippe Bianconi, Florent Boffard, Pierre Hantaï et Luis Fernando Pérez. Et comme il ne saurait y avoir ici de festival sans défi à la hauteur des montagnes qui l’entourent, comme un orchestre symphonique à 2400 mètres d’altitude en 2015, cette année est marquée par l’interprétation de «larges extraits» des quatre volumes de la réduction chant et piano de l’opéra Saint François d’Assise réalisée par Yvonne Loriod, qui n’avait pas encore été donnée en public à ce jour."

".... Michel Béroff, quant à lui, n’avait pas encore vingt ans lorsque, à l’automne 1969, il enregistra ce recueil pourEMI, deux ans après avoir remporté le premier concours Olivier Messiaen.(...) Dès les premières mesures, la réalisation est magnifique, l’interprétation habitée – et il en sera ainsi jusqu’à la dernière note, moyennant une très courte pause après le Sixième Regard (la redoutable fugue de «Par Lui tout a été fait») et un entracte en bonne et due forme à mi-chemin, après le Dixième («Regard de l'Esprit de joie»). Sans chercher à suggérer l’orchestre ou des registrations d’orgue, ou même à déployer une ambition symphonique, Béroff possède une fascinante capacité à donner l’illusion de plans sonores bien distincts, rendant ainsi justice à cette écriture par blocs. Usant d’un large éventail dynamique et veillant à une totale clarté polyphonique dans l’acoustique parfaite du lieu, il fait apparaître tout ce que Messiaen a retenu de Debussy, Ravel, Bartók, Stravinski et pourquoi pas aussi Liszt, au moment même où il se forge un langage éminemment personnel."Simon Corley - 27/07/2016 - ConcertoNet.com

" Un piano et des oiseaux " (Simon Corley)

" La «Nuit des oiseaux», entamée à 18 heures, offre près de quatre heures de musique ... La tâche est équitablement répartie entre Markus Bellheim (né en 1973), premier prix du concours Messiaen (2000), Peter Hill (né en 1948), élève et biographe de Messiaen, Wilhem Latchoumia (né en 1974), premier prix au concours de musique contemporaine d’Orléans (2006), et Lorenzo Soulès (né en 1992), premier prix au concours de Genève (2012), ancien élève de Pierre-Laurent Aimard et Tamara Stefanovich.

Et c’est une chance aussi que de passer successivement d’un pianiste à l’autre, chacun offrant un éclairage différent et personnel sur cet univers singulier. Wilhem Latchoumia, auquel échoient notamment des pièces («Le Chocard des Alpes», «Le Merle de roche») que certains des turbulents cadets de Messiaen – Boulez, Stockhausen – n’auraient sans doute pas reniées, dévore traits et accords avec une apparente facilité, mais avec une gourmandise dépourvue de tout excès de violence. Après avoir lu les textes de présentation du compositeur avec un délicieux accent d’outre-Manche, Peter Hill, en particulier dans le fameux «Traquet stapazin», révèle un jeu plus tendre et souple, tout en nuances, tirant sans doute moins parti du potentiel du «grand piano». Empoignant quant à lui la musique avec une grande vigueur et une liberté parfois surprenante, Markus Bellheim souligne les contrastes avec énergie et humour dans «La Rousserolle effarvatte» mais le caractère plus radieux de «La Bouscarle» lui convient peut-être un peu moins. Enfin, bien qu’appelé in extremisà remplacer Momo Kodama, souffrante, Lorenzo Soulès combine avec une maestria impressionnante précision, objectivité et clarté du propos, d’une part, tension, réactivité et agilité – quelles fusées dans «Le Courlis cendré»! –, d’autre part.

Simon Corley - 28/07/2016 - ConcertoNet