La Revue de presse de l’édition 2016


Le piano selon Messiaen au Pays de la Meije (Michèle Tosi)

Les huit Préludes par Marie Vermeulin : " Les trois pièces de jeunesse du maître de La Grave (Fantaisie burlesque, Pièce pour le Tombeau de Paul Dukas et Rondeau) avec lesquelles Marie Vermeulin débute son récital font d’emblée valoir la tonicité de son geste éminemment souple et la clarté de l’articulation au sein d’une écriture déjà signée de la main du maître. Les mêmes qualités servent les trois Études de Debussy, chefs d’œuvre de la maturité, que le jeu solaire et félin de notre pianiste gorge de lumière. On admire l’élégance du trait (Pour les agréments) la digitalité légère et brillante (Pour les arpèges composés, Pour les huit doigts) et la fluidité de son jeu toujours finement conduit, dans le scrupuleux respect de l’écriture debussyste. (...) La seconde partie du récital est consacrée aux 8 préludes de Messiaen (1928-29), œuvre de jeunesse regardant certes vers Debussy (Un reflet dans le vent) tout en s’engageant dans une voie très personnelle marquée par ce « romantisme spiritualiste de l’inspiration », souligné très justement par le regretté Harry Halbreich.(...) On apprécie l’égalité de son clavier et la plénitude des sonorités exaltant les accords couleurs (Les sons impalpables du rêve) et le piano rutilant (Un reflet dans le vent) d’un compositeur forgeant les bases de son langage musical. Jardin sous la pluie de Debussy qu’elle donne en bis achève le concert dans l’éblouissement de son jeu perlé et l’aura poétique de son interprétation."

Les vingt regards sur l'Enfant Jésus par Michel Béroff : "On est saisi dès le début (Regard du Père) par le cortège d’accords joués de manière étale, dans un temps presque suspendu où affleure l’émotion. Michel Béroff captive l’écoute par l’autorité de son geste (L'Échange) , la beauté du son (Regard de la Vierge) et l’assise rythmique (Regard du fils sur le fils) qu’il déploie jusqu’au premier sommet, Par lui tout a été fait, où le surgissement sonore impressionne. Le pianiste quitte la scène un bref instant avant les quatre dernières pièces d’une première partie s’achevant sur le célèbre Regard de l’Esprit de joie, musique des « corps glorieux » dont la somptuosité des timbres galvanise les oreilles. La seconde partie est de la même hauteur, l’interprète libérant une énergie presque sauvage dans La parole toute puissante mais conférant une infinie tendresse, sous un toucher délicat, à La première communion de la Vierge. Si le Baiser de l’Enfant-Jésus, long moment de repos, « tendre comme le cœur du ciel » précise Messiaen, manque un rien de sérénité, l’intimité de ton et la ferveur intérieure habitent l’avant-dernier regard (Je dors, mais mon cœur veille) avant le final très orchestral : « cuivres environnés de cymbales, cloches, tam-tam et chants d’oiseaux » commente le compositeur pour le Regard de l’Église d’Amour que le pianiste porte au sommet, dans un jaillissement de couleurs et une trajectoire ascensionnelle magnifiquement conduite.

La nuit des oiseaux :" (...) le tout jeune (à peine 24 ans) Lorenzo Soulès – la révélation de ce festival – qui recueille les conseils avisés de Pierre-Laurent Aimard à Cologne depuis ses treize ans. L’émotion est intense à l’écoute du jeu du pianiste faisant un sobre usage de la pédale. Les aigus sont merveilleusement scintillants, le timbre tour à tour « boisé » ou plus métallique, semblant évoquer les résonances d’un lointain gamelan. Le geste est sobre et d’une efficacité maximale, les doigts d’une agilité étonnante reliés à une écoute intransigeante. C’est un bonheur sans partage d’écouter les Six petites Esquisses d’oiseaux (1985) sous ses doigts fougueux, mais sans débordement, laissant opérer la magie du timbre et les contours fantasques d’une écriture éminemment virtuose. "

L’œuvre pour deux pianos de Rodolphe Bruneau-Boulmier, compositeur et homme de radio bien connu des auditeurs de France-Musique par Geoffroy Couteau et François-Frédéric Guy : " commande de Radio France pour l’émission Alla Breve, El Borge réunit cinq miniatures s’attachant à différentes villes d’Andalousie chères au compositeur. L’écriture très libre exalte l’intensité d’une terre tout en contrastes (Ronda) et en saillies (El Borge). Comares et Gaudin font valoir le charme des acciacatures (notes dissonantes collées) et l’obsession d’un bref motif ornemental que s’échangent malicieusement les deux pianos. L’écriture d’Alhama de Grenade préfigure le contrepoint de lignes flottantes dans un temps suspendu qui prévaut dans Le convoi de l’eau, nouvelle œuvre commandée au compositeur par le festival Messiaen et donnée en première mondiale sous les doigts de Geoffroy Couteau."

Michèle TOSI - 6/08/2016 - Resmusica.com

Le piano selon Messiaen au Pays de la Meije (Michèle Tosi) (2ème article)


Florent Boffard, pianiste

À côté de George Benjamin et Pierre Boulez (la radicale Sonate n°3 !), le pianiste Florent Boffard inscrit à son programme huit pièces des Jatékok (Jeux), une œuvre emblématique de Kurtág débutée en 1973 et comprenant aujourd’hui des centaines de pages allant du projet pédagogique, à l’instar des Mikrokosmos de Bartók, aux multiples hommages rendus à ses proches et amis (…).


Parmi les huit hommages choisis par Florent Boffard, qui renouvellent à l’envi les gestes (violent, éruptif, calme, délié…) et les caractères se glisse un … humble regard sur Olivier Messiaen, Kurtág ayant fréquenté sa classe lors de son premier voyage à Paris en 1957. L’écriture de ces miniatures exige du pianiste précision du détail, cerne des contours et raffinement du timbre : autant de qualités réunies sous les doigts de ce magnifique pianiste nous invitant à goûter la beauté de cette musique éphémère qui se renouvelle.


Florent Boffard devait choisir un compositeur en vue d’une œuvre nouvelle commandée par le festival. À l’affiche donc, l’Italien Marco Stroppa, et son humour ravageur, qui vient sur scène présenter ses Trois études pour piano : trois perles qui ont pour modèles celles de Debussy (Pour les cinq doigts, Pour les tierces et Pour les huit doigts) relues à travers le prisme de son imagination. La première, Pour « les cinq sons », d’après Monsieur Claude (qui sera bissée !), convoque les dimensions de l’espace et de la résonance à partir d’un matériau des plus anodins. Pour les tierces paresseuses s’origine dans le grave et procède à une lente transformation de la matière jusqu’à l’embrasement sonore du clavier. Féline et virtuose, la troisième étude, Pour les huit sons guillerets, joue sur l’alternance des deux mains en cluster qui balaient tous les registres de l’instrument.


Hae-Sun Kang, violon et Donatienne Michel-Dansac, soprano

Dans l’église des Terrasses, surplombant La Grave, la soprano Donatienne Michel-Dansac et la violoniste Hae-Sun Kang donnent Kafka-Fragmente, autre œuvre emblématique de György Kurtág écrite entre 1986 et 87. Elle réunit 40 fragments puisés dans les écrits intimes de Kafka (correspondance, lettres à Milena, aphorismes…) que Kurtág dit avoir agencés « avec la gourmandise d’un petit garçon grignotant des bonbons défendus ». Ainsi condense-t-elle, en une sorte de « théâtre du monde », toute la gamme des sentiments humains exprimés de manière aussi brève que concentrée : « J’ai voulu arriver, écrit Kurtág, à une sorte d’unité avec le moins de matériau possible et à un type de composition vocale qui se rapproche le plus possible de la communication verbale ». Rompue aux techniques de la « voix source », celle qui ne fait pas que chanter, Donatienne Michel-Dansac donne à chacun de ces instantanés sa couleur et son intensité (du chuchotement au cri) avec une vitalité et un engagement sidérants. Le violon – impériale Hae-Sun Kang – en est tout à la fois le pré-écho et la résonance, parfois même la doublure voire le commentaire.

Quatuor Van Quijk

Dans l’église du Monêtier-les-Bains, c’est le tout jeune Qutuor Van Quijk (fondé à Paris en 2012) qui met à son programme la musique de Kurtág. Si la métaphore du chemin dans Kafka-Fragmente fait écho à la Winterreise de Schubert, ses Six moments musicaux op. 44 (1999-2005) pour quatuor à cordes évoquent de même le compositeur viennois. Dédiés à Gyögy Kurtág junior (présent dans l’église), ce sont 6 numéros très brefs que le compositeur inscrit dans cette forme ouverte qu’aimait emprunter Schubert. Comme il en a l’habitude, Kurtág y honore ses proches (in memoriam György Sebök,…) et invoque la mémoire des musiques du passé (Bach, Beethoven, Rameau, Janacek…), reliant ainsi « l’immédiat et le lointain » selon l’expression de Philippe Albèra.


Les étudiants du CNSMDP

Coachés par Hae-Sun Kang, interprète et pédagogue, les étudiants du DAI, répertoire contemporain et création du CNSM de Paris sont, comme chaque année, présents au festival Messiaen et jouent la musique de Kurtág. Dans l’église de la Grave, les Jatékok pour piano à quatre mains « enlacent » les doigts de Justine Leroux et Julien Blanc dans un concert affichant également les créations mondiales pour deux pianos de Benjamin Attahir (Justine Leroux et Antoine Ouvrard) et Michaël Seltenreich (Julien Blanc et Antoine Ouvrard). Au Chazelet, l’altiste Leva Sruogyte donne une interprétation superbe de Jelek (signe) op.5 (1961). La pièce de 5′, alliant geste et rhétorique, enchaîne six micro-mouvements (Agitato, Giusto, Lento, Vivo, feroce…), comme autant de facettes du discours. Magnifiquement concentrée, l’altiste y déploie une variété de couleurs et de textures prodigieuses. (…) On se délecte de la voix ample et ductile, superbement timbrée, de la soprano Youmi Kim You-Kyung Kim une partenaire de choix.


Michèle Tosi – 8 août 2016 – ResMusica.com

" Regards sur le piano de Messiaen " (Simon Corley)

"Le fil rouge consiste donc en l’intégrale de l’œuvre pour piano de Messiaen par plusieurs pianistes pour la plupart tout à fait familiers de cet univers: Markus Bellheim, Michel Béroff, Geoffroy Couteau, François-Frédéric Guy, Peter Hill, Wilhem Latchoumia, Lorenzo Soulès, Tamara Stefanovich, Marie Vermeulin. Mais la programmation est également consacrée à ceux que Messiaen tenait pour les maîtres du piano et, plus généralement, du clavier –Couperin, Rameau, Scarlatti, Chopin, Albéniz, Debussy – et à des pages de quelques-uns de ses élèves – Benjamin, Boulez, Murail –, ce qui permet aussi d’entendre Benjamin Alard, Philippe Bianconi, Florent Boffard, Pierre Hantaï et Luis Fernando Pérez. Et comme il ne saurait y avoir ici de festival sans défi à la hauteur des montagnes qui l’entourent, comme un orchestre symphonique à 2400 mètres d’altitude en 2015, cette année est marquée par l’interprétation de «larges extraits» des quatre volumes de la réduction chant et piano de l’opéra Saint François d’Assise réalisée par Yvonne Loriod, qui n’avait pas encore été donnée en public à ce jour."

".... Michel Béroff, quant à lui, n’avait pas encore vingt ans lorsque, à l’automne 1969, il enregistra ce recueil pourEMI, deux ans après avoir remporté le premier concours Olivier Messiaen.(...) Dès les premières mesures, la réalisation est magnifique, l’interprétation habitée – et il en sera ainsi jusqu’à la dernière note, moyennant une très courte pause après le Sixième Regard (la redoutable fugue de «Par Lui tout a été fait») et un entracte en bonne et due forme à mi-chemin, après le Dixième («Regard de l'Esprit de joie»). Sans chercher à suggérer l’orchestre ou des registrations d’orgue, ou même à déployer une ambition symphonique, Béroff possède une fascinante capacité à donner l’illusion de plans sonores bien distincts, rendant ainsi justice à cette écriture par blocs. Usant d’un large éventail dynamique et veillant à une totale clarté polyphonique dans l’acoustique parfaite du lieu, il fait apparaître tout ce que Messiaen a retenu de Debussy, Ravel, Bartók, Stravinski et pourquoi pas aussi Liszt, au moment même où il se forge un langage éminemment personnel."Simon Corley - 27/07/2016 - ConcertoNet.com

" Un piano et des oiseaux " (Simon Corley)

" La «Nuit des oiseaux», entamée à 18 heures, offre près de quatre heures de musique ... La tâche est équitablement répartie entre Markus Bellheim (né en 1973), premier prix du concours Messiaen (2000), Peter Hill (né en 1948), élève et biographe de Messiaen, Wilhem Latchoumia (né en 1974), premier prix au concours de musique contemporaine d’Orléans (2006), et Lorenzo Soulès (né en 1992), premier prix au concours de Genève (2012), ancien élève de Pierre-Laurent Aimard et Tamara Stefanovich.

Et c’est une chance aussi que de passer successivement d’un pianiste à l’autre, chacun offrant un éclairage différent et personnel sur cet univers singulier. Wilhem Latchoumia, auquel échoient notamment des pièces («Le Chocard des Alpes», «Le Merle de roche») que certains des turbulents cadets de Messiaen – Boulez, Stockhausen – n’auraient sans doute pas reniées, dévore traits et accords avec une apparente facilité, mais avec une gourmandise dépourvue de tout excès de violence. Après avoir lu les textes de présentation du compositeur avec un délicieux accent d’outre-Manche, Peter Hill, en particulier dans le fameux «Traquet stapazin», révèle un jeu plus tendre et souple, tout en nuances, tirant sans doute moins parti du potentiel du «grand piano». Empoignant quant à lui la musique avec une grande vigueur et une liberté parfois surprenante, Markus Bellheim souligne les contrastes avec énergie et humour dans «La Rousserolle effarvatte» mais le caractère plus radieux de «La Bouscarle» lui convient peut-être un peu moins. Enfin, bien qu’appelé in extremisà remplacer Momo Kodama, souffrante, Lorenzo Soulès combine avec une maestria impressionnante précision, objectivité et clarté du propos, d’une part, tension, réactivité et agilité – quelles fusées dans «Le Courlis cendré»! –, d’autre part.

Simon Corley - 28/07/2016 - ConcertoNet